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De la précarité

Il y a plus de deux ans que le Journal de Montréal est en lock-out! Un conflit interminable qui semble, après le lock-out du Journal de Québec, nous souhaiter la bienvenue en ce 21e siècle, et le souhaiter assez explicitement au monde des médias.

Curieuse coïncidence, paraissait récemment aux Éditions Boréal un petit livre de Jean Paré, intitulé :«Conversations avec McLuhan». Ce Monsieur McLuhan a écrit autour des années 1960 ceci : « Les technologies – roue, armes, alphabet, imprimerie (d’où l’ère de Gutenberg) électricité, communications électroniques – ne sont pas des outils neutres, mais transforment notre environnement et, en forçant le changement de nos modes de perception, deviennent de puissants agents de notre évolution.» Bref, le média nous change davantage par ses effets que par son contenu.( L’Actualité, février 2011, page 69) ce que les 253 employés de ce Journal au moment du lock-out subissent, c’est exactement le choc d’un nouvel agent de transformation : l’Internet et tous les médias sociaux de plus en plus populaires transforment radicalement notre façon d’agir.

D'ailleurs, ces mêmes employés ont fait le passage vers cette nouvelle technologie et avec très grand succès : cela s’appelle Rue Frontenac.com. Évidemment, ce virage, ce sont les reporters, les journalistes qui l’ont fait. La préposée aux ventes par téléphone aux petites annonces, elle devra faire un plus important virage : changer complètement de métier. Pas facile! Les propriétaires prévoient n’embaucher qu’une cinquantaine de personnes, dont dix-sept reporters. C’est toute une révolution, pour ne pas dire tout un ménage! Peut-on éviter un tel bouleversement? Je ne le crois pas et je ne pense pas qu’il faille tenter de l’envisager.

Il n’y aura plus de salle de nouvelles comme avant. Les reporters en lock-out l’expérimentent tous les jours de la semaine. Ils exercent leur profession de façon différente et souvent avec plus de liberté qu’ils n’avaient au paravent, avec moins d’influence de la part des patrons qui leur dictaient ou suggéraient fortement quoi écrire. Ils ont plus de temps pour produire leurs articles, pour les fouiller plus, les fignoler à volonté. Ils exercent plus leur profession avec vigueur! Ils ont moins de contraintes.

Cependant, un mot est de plus en plus à la mode au fur et à mesure que le conflit perdure : on parle de la précarité! On nous parle d‘emplois précaires où chacun doit lutter pour sa survie. Même si les employés trouvent un nouveau travail ailleurs, ce ne sera jamais pareil. Ne serait-ce pas là, la nouvelle réalité de ce 21e siècle? Jamais on ne pourra dire : ça y est! C’est fait pour la vie! Ma vie est assurée!

Non! La vie elle-même est précaire. La vie est un risque. Rien n’est assuré! N’est-ce pas une erreur de penser que parce qu’hier on a avait tel droit, demain et pour des siècles à venir on aura toujours ce même droit? Dans notre jargon intellectuel, on appelle cela des droits acquis. Ils sont souvent acquis au prix d’immenses sacrifices, mais malheureusement ils sont voués à devenir désuets et cela de plus en plus rapidement. Pourquoi? Parce que les nouvelles technologies ont changé notre mode de perception. En fait, on a tous à subir les risques de vivre, même si Abraham Maslow nous a appris que la sécurité était un besoin de base de tout être humain.

Pour revenir au lock-out du Journal de Montréal, dans le journal Le Devoir du 24 janvier 2011, Stéphane Bergeron écrivait à la page B7 ::« La crise sectorielle des médias en particulier et les grandes mutations du système économique en général favorise maintenant l’externalisation des tâches et la précarisation des tâcherons.» C’est que depuis toujours aucun tâcheron n’avait la sécurité. Tous étaient précaires en ce sens qu’on ne peut faire fi du bouleversement que ces nouveaux médiums génèrent. Ils sont comme la vie : on risque de la perdre, de perdre son emploi, sa maison, et même sa vie. Perdre une petite fille à 17 ans d’un cancer m’a fait réaliser de la précarité de la vie. Ce n’est pas juste, mais c’est cela l’évolution de la vie sur terre!

Demain, il faudra peut-être qu’on cesse de penser que la précarité est un fléau : elle est ainsi faite la vie : elle est passagère. Et il n’y a pas de contrat qui puisse garantir ta sécurité, si ce n’est ta capacité de changer de t’adapter, de passer d’un emploi à un autre, d’une profession à une autre. La précarité est une notion qui dans ce monde qui tourne de plus en plus vite devient de moins en moins utile!


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