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J'aime...

Les trente-trois mineurs, trente-deux Chiliens et un Bolivien, sont enfin sortis de leur repaire à quelque six cents mètres sous terre. Ils y ont séjourné durant soixante-neuf jours, dont plus de quatorze jours durant lesquels on les a crus morts. Ils ont retrouvé la liberté, la lumière, le soleil, mais surtout ils ont pu serrer dans leurs bras leur épouse, leurs enfants, leurs proches. Sur le petit écran, on pouvait, nous les téléspectateurs à des milliers de kilomètres de là, voir ces gens se serrer dans les bras, les larmes perlant sur leurs joues, la voix cassée par l’émotion qui les contraignait. En voyant ces images, je pensais à combien la vie valait la peine d’être vécue; je pensais combien on devait y mordre à pleines dents, car on ne sait à quel moment elle va nous être retirée. Et moi, est-ce que j’ai profité de cette journée qui s’achève pour dire combien j’aime tous ceux qui m’entourent; combien de fois, malgré les difficultés que nous devons tous subir dans une vie,combien de fois ai-je dit j’aime! Je t’aime!!!

Dans un magnifique livre intitulé Où on va, papa? de Jean-Louis Fournier, l’auteur nous révèle que ces deux plus vieux enfants sont lourdement handicapés physiquement et mentalement. Son plus grand regret, il le décrit ainsi : « Mes petits oiseaux, je suis bien triste de penser que vous ne connaîtrez pas ce qui, pour moi, a fait les plus grands moments de ma vie…Ces moments extraordinaires où le monde se réduit à une seule personne…Vous ne connaîtrez jamais ce délicieux frisson qui vous parcourt des pieds à la tête… Parce que, hélas, mes petits oiseaux, vous ne saurez jamais conjuguer à la première personne du singulier et à l’indicatif présent le verbe du premier groupe : aimer.» Pourtant, chacun de nous peut conjuguer ce verbe à la première personne : combien de fois le faisons-nous dans une journée, une semaine, un mois? Et curieusement, le verbe aimer ne se conjugue pas à l’impératif. On ne peut ordonner à l’autre de nous aimer : il faut mériter l’amour de l’autre, et le premier pas en ce sens, c’est de pouvoir dire : je t’aime! Malheureusement, aimer devient tellement routinier, on le tient tellement pour acquis, qu’on cesse de le prononcer, de le répéter.

C’est exactement le même regret qu’exprimait Gil Courtemanche dans son livre intitulé Je ne veux pas mourir seul :« J’ai découvert un peu tard qu’à choisir entre le succès de Un dimanche à la piscine à Kigali ( deux millions d’exemplaires vendus dans le monde) et faire pour un soir la cuisine à ma blonde, je préfère lui faire la cuisine…J’écris pour le con qui refuse de se faire embrasser par sa blonde en public, alors qu’elle est sur le point de le quitter, même s’il est follement amoureux.» Eh oui! Le fou qui attend que tout soit terminé pour crier qu’il ne veut pas mourir seul.

Pourquoi cette gêne qui nous assaille et nous empêche de dire combien on aime la vie, combien on aime l’autre, les autres qui nous entourent? Pourtant, les mineurs sortant de leur nuit qu’eux avait cru éternelle, eux le disaient, le criaient qu’ils étaient follement amoureux de leur femme, de leurs enfants, de leurs frères et sœurs. Devant mon écran de télévision, les voyant sortir l’un après l’autre, je me disais combien il est important de conjuguer le verbe aimer à l’indicatif présent et surtout combien il est important de le dire. Pour les humains, mordre dans la vie, c’est pouvoir dire j’aime. Et surtout de le dire maintenant, car demain n’est pas assuré.


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