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Trou de Mémoire

Arrivé à un certain âge, il est quasi inévitable que des proches de ma génération se plaignent de certains malaises : un genou qui refuse de plier, des étourdissements qui font perdre l'équilibre au réveil, des doigts qui crochissent et font souffrir. Rien de bien grave dans le fond. Sauf peut-être une maladie, qui elle ne crée pas de petits maux ; une maladie pernicieuse au possible, une maladie qui fait régresser un être cher sans qu'on puisse faire quoi que ce soit. Graduellement, cet être bascule dans le vide! On dirait que la tête se vide de son contenu de mots, d'idées. Tranquillement, elle te regarde, cette personne enjouée qui suivait des cours, qui lisait des bouquins; et tu vois maintenant le vide dans ses yeux. Un trou de mémoire qui va grandissant au point de dévorer toute la mémoire : un abîme se creuse!

Je suis en face d'elle. Comme d'habitude, je parle, je raconte des foules d'histoires qui nous sont arrivées, histoires qui l'intéressaient au plus haut point, jadis, hier.  Je raconte où est rendue la famille. Et j'ai toujours la même réponse faite avec un sourire ineffable : « Cela me fait plaisir que vous me rendiez visite!» Puis dix minutes plus tard, en réponse à une de mes questions, la même réponse : « Cela me fait plaisir...»

On est tous là à constater l'énormité du trou de mémoire. Sauf, peut-être au tournant d'une phrase, une étincelle vient s'allumer au fond de ses yeux. Ou encore, on fredonne un air, et la voilà qui se met à chanter tout d'un trait tous les couplets. Et toujours la question me revient en tête : que pense-t-elle? Que sait-elle? Que se rappelle-t-elle? Elle est là, à me regarder avec ses yeux rieurs. Et ma question : est-il préférable de ne plus savoir; d'avoir tout oublié? Ou, au contraire, ce qui est le pire de cette maladie : c'est de ne plus savoir. Est-ce vrai que ce qu'on ne sait pas ne peut plus nous faire souffrir?

Dans le journal La Presse du samedi, le 17 avril 2010, Pierre Foglia écrivait :« Quand on en parle ( de cette maladie), il s'en trouve toujours pour dire : qu'est-ce que tu en as à foutre, tu ne le saurais pas si tu avais cette maladie-là. C'est justement ce qui me terrifie : ne pas savoir.» Mais quand tu ne sais plus que tu ne sais pas! Certes, Il y a une période de grande anxiété quand on réalise que le trou, là dans sa tête, se creuse de plus en plus. Une panique immense doit nous assaillir, à un point tel de vouloir en finir au plus tôt.  Mais plus le trou grandit, plus cette anxiété a tendance à s'atténuer; et graduellement souffre-t-on moins? En fait, ceux qui souffrent le plus, ce sont les aidants, les proches, les frères et sœurs, tous ceux qui savaient combien cette personne aimait converser avec tout le monde. Mais elle, elle ne sait plus : «elle s'est absentée de son enveloppe » comme écrivait Foglia.

Cependant, quelquefois, le trou en se creusant, découvre de vieilles souffrances enfouies depuis des décennies. Les défenses qui avaient permis de bien enterrer le tout sont disparues. Ce ne sont pas des hallucinations : ce sont des plaies qu'il faut soigner. Comment ? En écoutant; en accueillant sans chercher trop à comprendre la douleur, la colère qui se terrait là, au fond depuis «des siècles». À chaque visite, on laisse émerger cette douleur; puis on retourne aux histoires et la même réponse revient : « Cela me fait plaisir que vous me rendiez visite!» Après un laps de temps, l'on repart vaquer à nos occupations, pendant que le trou se creuse de plus en plus, un profond trou de mémoire!!!

Pourtant, on retournera la voir, tentant chaque fois d'allumer ces étoiles dans ses yeux. Et immanquablement, à la prochaine visite, à travers toutes les histoires du temps passé, on retrouvera son beau sourire qui nous rappellera le grand devoir de compassion que nous avons tous envers ces grands malades qui ne se rappellent plus d'où ils viennent. Nous sommes leur mémoire. Nous sommes ceux qui les raccrochent à la vie. Ne les oublions pas, car eux ne se souviennent plus.


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