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L’année 2010

L’année 2010 est commencée. Et pour moi, c’est une année charnière. Pourquoi? Parce qu’une autre année s’ajoute à celles que j’ai déjà vécues sur terre. Et ce sera ma quatre-vingtième. Eh oui! J’aurai quatre-vingts ans cette année. Je constate que mon histoire est de plus en plus longue : elle va actuellement de 1930 à 2010. Elle s’échelonne sur plusieurs périodes qui ont influencé ce qu’est devenu le Québec, le Canada, le monde. Mais ces périodes  ont aussi influencé, formé ce que je suis devenu.

Une tendance « lourde » semble se dessiner chez moi : à accumuler ainsi le nombre des années, j’y reviens de plus en plus souvent, je me remémore tous ces événements qui ont jalonné mon parcours ici-bas. Je dirais même que la tentation y est très grande de m’y complaire, de revivre comme en boucle, dans mes tripes, les différents moments heureux et malheureux que j’ai vécus. Je suis même allé jusqu’à m’y perdre, passant de longs moments à chercher dans ma mémoire tels ou tels détails, à tel point que j’ai oublié le présent et surtout le futur. C’est là le danger qui nous guette tous, ceux qui comme moi avancent en âge. Mon histoire devient imperceptiblement, mais de plus en plus mon lieu de résidence. Je suis bien dans ce lieu familier. Je le connais dans tous ses détails, qui resurgissent avec une acuité et une finesse surprenantes. Et je les ressasse dans ma tête.

Pourtant une petite phrase lue au hasard de mes lectures, petite phrase d’un auteur anonyme, m’a  réveillé :« Le passé n’est pas un lieu de résidence, mais un lieu de référence.» Suis-je en train de me plaire dans cette résidence si familière, toute douillette, cette résidence où je me retrouve si facilement. Mon histoire, à laquelle j’ajouterai encore une année en 2010, c’est comme mes vieilles pantoufles : j’y suis très confortable, et cela augmente au fur et à mesure que le temps file.

Mais ce lieu de résidence ne me mène-t-il nulle part? Je le considère comme un divan mœlleux où je prends plaisir à m’étendre pour de longs instants. Je crois que je me trompe : mon passé n’est pas un divan pour m’asseoir, mais bien plutôt un tremplin pour sauter encore plus loin. Dans le journal La Presse du samedi 23 janvier 2010, une lettre aux Éditeurs signée par M. Yves Chartrand titrait : « Travailler plus longtemps! Je préfère vivre plus modestement et profiter à plein d’une retraite bien méritée.»  La retraite, malheureusement, n’est pas revenir dans son passé, dans son lieu de résidence où l’on peut se la couler douce. Et qui a dit que l’on mérite quoi que ce soit parce que l’on a œuvré pendant trente, quarante ans dans plusieurs organisations? On a échangé des services durant toutes ces années contre une rémunération. Personne ne doit rien à personne, si ce n’est que chacun de nous doit continuer à bâtir un monde que l’on espère meilleur, plus serein pour tous, en commençant pour mes descendants.

À me complaire dans mon passé, j’oublie de poursuivre le chemin qui est là devant moi, et ce chemin, ce n’est pas seulement de me prendre soin, de soigner ma qualité de vie, oubliant le sens de ma vie. Dans la lettre  M. Chartrand écrit : « La vie est si courte et la maladie, sinon la mort, rode de plus en plus autour de nous à mesure que le temps passe. Ne vaut-il pas mieux en profiter au maximum.» Et toute cette expérience de vie accumulée, tout cela ne servira qu’à en profiter au maximum!!!

Non! Je ne veux pas que mon histoire ne soit que des efforts pour mériter une retraite, pour pouvoir en profiter plus tard. Mon histoire sera un tremplin qui me permettra de poursuivre l’œuvre de milliards d’habitants sur terre, de millions de Canadiens, de millions de Québécois, de mes cinq enfants, de mes vingt et un petits enfants. St-Exupéry a dit : être un humain, c’est sentir qu’en posant sa pierre, on contribue à bâtir un monde meilleur.» Je ne sais pas ce que vous entrevoyez de faire de votre histoire, mais pour ce qui est de la mienne, mon histoire dans sa quatre-vingtième année, c’est un chemin qui me permettra de continuer à poser ma pierre, et il y a encore beaucoup de route à parcourir!


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