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L'ultime pardon

L’émission «Enquête» nous rappelait, il y a quelques jours, le drame qui a ébranlé la communauté amish, en Pennsylvanie. Ce 2 octobre, 2006, un tueur fou, marié et père de trois enfants, entra dans une école primaire, y fit sortir les garçons de la classe, et exécuta froidement à l’aide d’une carabine cinq filles. Il se suicida par la suite. Quelle tragédie : cinq filles de sept à treize ans y perdirent la vie, d’autres furent blessées. On ne peut s’empêcher de penser au drame de l’École Polytechnique de Montréal, il y a vingt ans : on est aux prises avec la même folie.

Mais ce qui est venu me chercher plus que le drame lui-même, ce qui m’a remplie d’admiration pour l’espèce humaine, c’est que d’un côté, les humains peuvent faire de telles bassesses,  ébranlant toute une nation, et de l’autre   pardonner, la journée même,dans les heures qui ont suivi, tous ont pardonné, tous, et les parents des filles tuées, et les grands-parents des filles, les oncles, les tantes, tous ont pardonné. Quelle force, quelle grandeur d’âme! Encore plus, aux funérailles du tueur, ils ont enlacé dans leurs bras la mère éplorée du tueur, qui elle ne tentait même pas de comprendre, de trouver un sens à cette horrible tragédie. Celui qui avait commis cet acte n’était pas le fils qu’elle avait connu. Fallait-il que cette communauté ait une grande capacité d’aimer malgré tout ce qui était arrivé. C’est un cri du cœur, d’une société tissée serrée autour de cette grande valeur qu’est le pardon.

Et comme si l’histoire n’était pas assez admirable ainsi, la mère du tueur, dans un acte réparateur,  rend visite à une petite fille qui, elle n’est pas morte lors de l’attentat, mais y a été blessée : elle est fortement handicapée : elle ne marche plus, ne parle plus, ne mange plus, étant intubée. Cette mère dont le fils est responsable de toute cette misère, tous les jeudis, donne le bain à cette petite et la berce en racontant des histoires pour l’endormir. Que l’homme peut être grand quand il le veut! Et le pardon est certes une manifestation de cette grandeur d’âme.

Pardonner pour ces gens, ne veut pas dire nier leur profonde souffrance ou l’oublier. Au contraire, cela leur fait toujours très mal. Ce que cette communauté a fait, c’est de cesser, le jour même du drame, de ruminer le souvenir de la scène d’horreur de cette école, de cesser de se voir comme des victimes. Ils ont décidé de ne pas vivre dans le passé, sans pour autant oublier le drame. Comme symbole qui leur permette d’effacer le cauchemar et de regarder avec sérénité l’avenir, dans les jours suivants, ils ont complètement rasé l’école de bois, pour la reconstruire à neuf plus près de la civilisation. Ils n’ont pas voulu que cette école devienne un lieu de pèlerinage en souvenir de la folie humaine : ils ont préféré l’avenir au passé.

Quelle leçon les amish ont donnée au monde entier ce jour-là. Bravo si une religion peut transmettre des valeurs si importantes, si altruistes. Depuis ce visionnement, combien de circonstances relatées par les journaux m’ont questionné! L’assassinat d’une jeune femme dont on croit avoir trouvé le coupable qui, lui, vivait dans un quartier paisible de la ville. Combien d’entre nous n’ont pas pensé que s’ils avaient su, ils auraient eu le désir de l’étrangler, de se venger au nom de cette femme innocente maintenant morte si sauvagement. Qu’aurait fait la communauté amish? Je ne veux pas dire qu’il ne faille pas l’emprisonner pour la vie, car il est dangereux et l’on doit se protéger. Mais il faut tenter de le soigner, même si on sait pertinemment qu’il est fort possible qu’on ne puisse pas le guérir.

Le pardon, c’est l’inverse de la vengeance. Notre société préfère souvent la vengeance. L’humain semble avoir un esprit vindicatif, c’est-à-dire il veut vaincre, gagner sur l’autre. Il faut sous prétexte de justice que le meurtrier meure à son tour. Comme on est loin du pardon de cette collectivité qui vit dans le siècle passé. Dans les heures suivant le drame, eux n’ont pas cherché la vengeance blâmant cette société autour de produire de tels humains monstrueux; au contraire, ils ont cherché la paix, la sérénité. Ils n’ont pas opté pour la rancune destructrice qui déverse chez les protagonistes du drame du poison à petite dose. Au contraire, ils ont opté pour un avenir serein où on est capable de dissocier l’acte terrible de la personne qui l’a commise. Ils n’excusent pas l’acte, mais respectent l’humain, quel qu’il soit!

Ils ont appris à le sublimer, à ne pas laisser cette rancœur habiter le groupe durant des mois, des années. Ils savent que même s’ils ont été victimes d’une grande injustice, il leur est impossible de revenir en arrière. Ils savent que ce drame ne doit pas les empêcher de grandir, d’aller encore plus loin, de rêver d’encore bâtir des familles qui sauront s’aimer.

Depuis ce visionnement, une question me hante : Et-ce possible de pardonner vraiment, comme les amish le font? Posons-nous la question, et si oui, pourquoi ne le pratiquons pas?


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